En tête-à-tête avec Piotr Alechkovski

En tête-à-tête avec Piotr Alechkovski

Piotr Alechkovski a répondu aux questions des éditrices de Macha Publishing à l’occasion de la sortie en français de son roman “Le Poisson” en mars 2018.

Macha Publishing Le roman que nous publions aux éditions Macha Publishing a pour titre “Le Poisson”. Y a-t-il un symbole caché derrière cet animal ?
Piotr Alechkovski Le poisson est un symbole ancien, les chrétiens primitifs se tatouaient un poisson sur leurs paumes et affichaient ce symbole du Christ pendant leurs réunions comme un signe d’appartenance à la même secte. Mais un poisson – l’animal – reste un poisson. Les poissons dorment et se fraient un chemin en remontant le courant, ce que j’admire. En russe, un « poisson » est également une femme frigide, mais c’est un surnom inventé par des hommes idiots, incapables de percevoir certaines beautés cachées.

M.P. Vous êtes considéré comme étant l’un des auteurs incontournables de la scène littéraire russe contemporaine. Mais y a-t-il des auteurs que vous admirez et qui vous inspirent ?
P.A. Les auteurs que j’admire sont très nombreux, ma bibliothèque compte plus de cinq mille livres. Hélas, je manque de temps pour en relire la plupart, ce qui me déprime. J’aime Laurence Sterne (N.D.L.R. : écrivain britannique du XVIIIe siècle), François Rabelais (N.D.L.R. : écrivain français humaniste de la Renaissance), j’adore François de La Rochefoucauld (N.D.L.R. : écrivain français du XVIIe siècle), parmi les plus contemporains : Isaac Bashevis Singer (N.D.L.R. : écrivain américain, prix Nobel de littérature en 1978) et Thomas Mann (N.D.L.R. : écrivain allemand, prix Nobel de littérature en 1929). Enfin, parmi les plus modernes, j’aime tout particulièrement Cormac McCarthy, son meilleur roman étant selon moi Méridien de sang.

M.P. Votre héroïne, Véra, est-elle inspirée du réel, d’un prototype ? Ou bien est-ce un personnage totalement issu de votre imagination ?
P.A. Il n’y a pas de prototype en prose, et en même temps, il y en a toujours. Si on aborde ce sujet, on pourrait écrire un très long essai. Lorsque l’on est entraîné par une idée, il y a toujours un prototype qui, au cours de l’écriture du roman, devient tellement différent de la personne réelle que s’ils s’étaient rencontrés, ils ne se seraient pas reconnus. La littérature est l’art de prendre de la distance, l’art de créer une vie différente. Le héros n’est que l’ombre d’une personne, bien que, très souvent, il paraisse beaucoup plus réel et puissant que son prototype.

M.P. La narratrice de votre roman étant une femme, l’écriture en est-elle devenue plus difficile ? Pourquoi avez-vous choisi ce type de narration ?
P.A. C’était passionnant. Le défi amené par un nouveau roman ne doit jamais ressembler au précédent. La métamorphose, le jeu de rôle, est l’une des facettes les plus importantes de tout art.

M.P. Croyez-vous que chacun forge son bonheur lui-même ? Quand on lit vos romans, on a l’impression que la société ou la chance déterminent entièrement le destin d’une personne. Le pensez-vous vraiment ?
P.A. Tout dépend de la personne, mais aussi de l’occasion, de la chance donnée par le destin. S’il ne s’agit pas de fatum, on peut toujours trouver une solution, ou plutôt ne pas se perdre en chemin.

M.P. Qu’est-ce que le bonheur pour votre héroïne ? Et pour vous ?
P.A. Le bonheur, c’est quand toute votre famille est rassemblée chez vous, à la maison, quand tout le monde dort et que vous êtes seul, dans la cuisine. Hélas, je vis seul depuis déjà longtemps, mais parfois il m’arrive de me sentir très heureux.

M.P. Qu’est-ce que la patrie selon vous ? Un pays de naissance ou le pays où l’on vit et demeure ?
P.A. Chacun a sa réponse sur cette question, comme il a sa place dans ce monde, dans sa maison, sa rue, etc. Mais je crois que c’est une question très intime, il ne convient pas d’en discuter avec les autres, et surtout pas d’écrire sa devise pour la crier sur tous les toits.

M.P. Aujourd’hui, l’Europe tremble face à des problèmes de migration. Que pensez-vous de la situation actuelle ?
P.A. Le déplacement, la migration des peuples a commencé au néolithique. Depuis, il est impossible d’arrêter le processus. On dit que grand dessein collectif et intérêts personnels sont toujours embourbés dans un conflit sans issue et sans fin. Mais moi, si j’ai besoin de faire reproduire ma brebis, je préfère l’amener voir un mouton inconnu, d’un troupeau lointain, plutôt que de la faire s’accoupler avec un frère ou un cousin. La portée née de non-parents est plus résistante et plus forte, chaque paysan le sait. Or c’est lui aussi qui crie le plus fort lorsque des foules de migrants malheureux viennent chez nous. Cela pourrait être bien simple… mais les problèmes de cohabitation, de souveraineté des nations, de relations intraculturelles sont beaucoup plus complexes, et il faut chercher une solution (si elle existe) avec un respect et une attention extrême, et non pas avec les armes et le haut-parleur en main, ou par des billets dans la presse populaire.

M.P. Quel regard portez-vous sur la littérature française ? Lisez-vous des écrivains modernes français ?
P.A. Je travaille à la radio, je fais la critique de romans modernes. Je lis toujours. Mais pour le moment, je n’ai pas trouvé d’écrivain moderne plus grand que Marguerite Duras ; c’est mon opinion personnelle, tout simplement.